Un second Maher Arar ?

Pierre Jury, Le Droit, 29 avril 2008

Des représentants du gouvernement du Canada ont multiplié les gaffes dans le dossier de Maher Arar : il appert que l'histoire semble se répéter, sans qu'une leçon ait été apprise. Il s'agit cette fois d'un Canadien d'origine soudanaise, Abousoufian Abdelrazik. La chose à faire est pourtant simple : ramener M. Abdelrazik au pays et déposer des accusations contre lui, puisque le Service canadien du renseignement de sécurité croit en savoir suffisamment à son sujet pour lui faire la vie dure.

Les citoyens canadiens n'ont pas à subir les affres de leur gouvernement. Nés ici ou ailleurs, une fois que l'État leur a délivré leur citoyenneté, il a une obligation de les traiter selon les principes de droits humains que nous reconnaissons tous, comme Canadiens.

Ce n'est pas ce qui arrive avec M. Abdelrazik, dont l'histoire n'est pas sans rappeler celle de Maher Arar, ce Canadien d'origine syrienne qui a été intercepté par les États-Unis, envoyé puis emprisonné une année dans son pays natal sur la foi de soupçons entretenus par le SCRS et la GRC. Torturé en prison, il a recouvré sa liberté au terme d'une longue campagne au sein de l'opinion publique. Il y a un peu plus d'un an, le gouvernement du Canada a finalement admis sa responsabilité dans le dossier, alors que le premier ministre Stephen Harper s'est excusé officiellement au nom du gouvernement. M. Arar a aussi encaissé une compensation de 10,5 millions $.

L'histoire d'Abousoufian Abdelrazik n'est pas identique mais comporte suffisamment de similitudes pour que cela soulève l'indignation des Canadiens, qui ne doivent pas tolérer qu'un des leurs soit traité de la sorte.

Selon des rapports médiatiques, M. Abdelrazik est arrivé au Canada à l'âge de 28 ans, en 1990, et est devenu citoyen canadien en 1995. Il a été marié  à une Québécoise, depuis décédée d'un cancer. Une fille est née de cette union.

M. Abdelrazik fréquentait une mosquée où plusieurs extrémistes priaient, selon ce que le Globe and Mail a appris. Il a avoué connaître Ahmed Ressam, inculpé aux États-Unis d'avoir voulu bombarder l'aéroport de Los Angeles, en 2000. M. Abdelrazik a même témoigné au procès, sans révéler d'informations sensibles. M. Abdelrazik a été soupçonné d'accointances, par la France notamment, avec Abou Zoubaida, le cerveau derrière les attentats du 11 septembre 2001. Adil Charkaoui, le Marocain de Montréal dont les droits de la personne sont limités selon les directives de la cour en raison de liens possibles avec Al-Qaida, soutiendrait par contre qu'Abousoufian Abdelrazik n'a rien à se reprocher. Toutes ces informations soulèvent un lot de questions, de toute évidence, mais rien n'a été prouvé ni démontré.

Plutôt que de soumettre M. Abdelrazik à un procès au Canada, les autorités canadiennes préfèrent le laisser poireauter dans un "no man's land" juridique au Soudan, où il s'était rendu en 2002 pour visiter sa mère malade.

Là, le Soudanais d'origine a été emprisonné à deux reprises, puis remis en liberté. Le gouvernement du Soudan dit n'avoir aucun soupçon de terrorisme à propos de M. Abdelrazik, ni aucune raison de le remettre derrière les verrous. Mais il ne peut revenir à son domicile de Montréal parce qu'il n'a plus de passeport et que les compagnies d'aviation refusent de le laisser monter à bord : son nom apparaît sur la liste des passagers interdits.

Les agissements des autorités canadiennes dans le dossier Arar ont amené du discrédit sur nos agences d'enquête, sur la réputation de notre pays au plan de la défense des droits de la personne, et ont fini par coûter cher aux contribuables. Nous aurions pu croire que tout aurait été mis en oeuvre afin d'éviter qu'un scénario similaire se produise. Non.

Les antécédents de M. Abdelrazik portent à controverse. Si le Canada a suffisamment de preuves à son endroit, qu'il le cite à procès. Il est indigne de nos prétentions quant aux droits de la personne de laisser un citoyen canadien dans un vide juridique à l'étranger, en laissant les autorités se renvoyer la patate chaude que représente un dossier potentiellement litigieux. Que M. Abdelrazik soit ramené au pays, accusé ou laissé tranquille.

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