Pourquoi nous soutenons Adil Charkaoui

Nous avons été dégoûtés et choqués de lire encore une autre attaque à la réputation d’Adil Charkaoui publiée dans plusieurs médias au début d’avril.

Depuis sa victoire à la Cour suprême en février 2007 et depuis que la Cour suprême eut donné son accord à entendre une  deuxième contestation concernant, cette fois, à propos des pratiques d’enquête du SCRS dans les dossiers de certificat de sécurité, une vague soutenue de “ révélations ” à propos de Charkaoui a déferlé dans les médias. Malgré qu’aucune d’entre d’elles ne s’appuie sur des preuves, ces allégations visent à discréditer  Adil Charkaoui, un ardent et éloquent défenseur des droits des immigrants et des principes de justice élémentaire au Canada.

Nos organisations, ainsi que des centaines d’autres, se sont jointes à M. Charkaoui pour contester vigoureusement le processus des certificats de sécurité, en vertu duquel il a été arrêté en mai 2003.  Les récents articles du Journal de Montréal . (“Révélations choc”, le 4 avril 2008), tout comme celui paru dans le Globe and Mail (“Terror Suspect Considering Lawsuit”, le 5 avril, 2008) et des histoires similaires parues durant les derniers mois dans La Presse et le National Post,  illustrent à maints égards les problèmes liés aux procédures “ sécuritaires ” en immigration, tel que le certificat de sécurité.

L’article paru au début d’avril était basé sur un texte trouvé sur Internet, écrit sous un faux nom  et paru dans un forum en ligne, il y a de cela plus de six mois. Selon le Globe & Mail, le texte prétend que Charkaoui a exprimé certaines croyances choquantes et, de plus,  qu’il est un défenseur du “ djihad ”. Présentées hors contexte, ces affirmations ne font tout simplement aucun sens. De plus, aucune preuve n’est avancée, au-delà de la seule affirmation de l’auteur  de ce texte paru en ligne, que de tels commentaires n’ont été jamais émis par M. Charkaoui.

Comment des journaux sérieux dont le réputé Globe and Mail peuvent-ils prendre la décision d’élever une rumeur prise sur Internet à propos de croyances personnelles au rang d’information digne de faire les manchettes, sans remettre en question la source, les motivations et la justesse de ce texte ? Comment d’autres médias en sont-ils venus à publier des informations similairement aussi douteuses, se faisant ainsi les véhicules de ce qui a été qualifié de campagne de diffamation contre M. Charkaoui ?

Nous croyons que la clé de ce casse-tête se trouve, en partie, dans la nature même, par ailleurs pernicieuse, du certificat de sécurité.

L’émission d’un certificat de sécurité ne nécessite pas d’accusations précises ; il suffit au SCRS, notoire pour ses maladresses, de déclarer qu’il croit qu’une personne “ représentait, représente, ou pourrait dans le futur représenter un danger pour la sécurité du Canada ”, où des mots clé ne sont même pas définis. Dans une telle situation, les normes de preuve  et les normes  de ce qui est une preuve acceptable demeurent inévitablement très faibles.  Sans boule de cristal, il est impossible de prouver une telle allégation. Par conséquent, le SCRS n’a qu’à démontrer “un fondement raisonnable de croire ” à de vagues soupçons et,  pour défendre sa cause, il lui est permis de s’appuyer sur des opinions, des ouï-dire et d’autres types d’information qui ne seraient normalement pas admissibles devant un tribunal.

Sur la base ou même sur la simple affirmation, qu’il est raisonnable de croire qu’elles pourraient avoir un certain profil, des personnes peuvent être sujettes à la détention indéfinie, placées sous des mesures de contrôle intrusives et  menacées de déportation, loin de leurs familles, même s’il est reconnu qu’elle  risque la torture. De cette manière, Hassam Almrei est en prison depuis 6 ans et demi sans possibilité d’être libéré, les familles de Jaballah, Mahjoub et Harkat voient leur vie dictée par des conditions sévères de détention à domicile et Adil Charkaoui fait face à la déportation malgré qu’il a vécu ici durant 13 ans avec ses parents, sa sœur, son épouse et ses 3 enfants et malgré que le ministère fédéral de l’Immigration eut évalué qu’il risque « une punition sévère et  cruelle, la torture ou la mort »  s’il est déporté.

Une fois que ce cadre est accepté, le fait que M. Charkaoui, par exemple, soit présumé sur un site Internet avoir certaines idées et faits certains commentaires, devient une question d’importance. La peur et – osons-nous le dire – le racisme alimenté par des mots sur-utilisés et peu compris comme “ jihad ” rappellent le besoin criant de preuves et d’accusations réelles qui seraient valides devant les tribunaux.

Comme dans le cas des tribunaux, les rapports journalistiques publiés dans les médias ont trop souvent adoptés les mêmes normes inférieures, permettant de manière figurée l’introduction du processus des certificats de sécurité  parmi le « tribunal » de l’opinion publique en étiquetant les détenus  d’être « soupçonnés de terrorisme » et en invitant les lecteurs à prendre au sérieux les ouï-dire les plus saugrenus. L’article du 4 avril dernier en est un bon exemple.

Le Canada a connu les camps d’internement, le maccarthysme et l’imposition de la Loi des mesures de guerre au Québec. Nous sommes de ceux qui croient que notre sécurité repose sur un rejet sans équivoque du processus des certificats de sécurité, de la détention indéfinie, de la détention à résidence intrusive et de la déportation vers la torture. C’est pourquoi nous soutenons Adil Charkaoui en dépit de telles attaques injustifiées et que nous continuerons à l’appuyer dans sa quête de justice.

Mohamed Boudjenane, Directeur-général, Fédération Arabo-canadien
Deborah Bourque, présidente nationale, Syndicats des travailleurs et travailleuses de poste
Hind Charkaoui, Coalition Justice pour Adil Charkaoui
Dolores Chew, professeur au CEGEP
Francine Dumas, Rassemblement Outaouais contre la guerre
Mary Foster, Coalition Justice pour Adil Charkaoui
Minerva Gutierrez, Québec solidaire
Mac Scott, Carranza Barristers and Solicitors et No One Is Illegal Toronto
Harsha Walia, No One Is Illegal Vancouver
Présence musulmane Montréal

.... et autres.

Note: Le Globe and Mail a refusé de publier cette lettre.